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LA DANGEREUSE OPACITE DU POPULISME EPIDEMIOLOGIQUE

Chaque gouvernement dévoile sa nature dans le contexte de la pandémie. Celui de Maduro profite pour renforcer le contrôle social à travers le « carnet de la patrie ».


Paula Vasquez Lezama

16 Avril 2020

Photo: Iván Reyes

https://www.caracaschronicles.com/


Il n’y a pas plus risqué que de prédire la façon dont se développera l’épidémie de COVID 19 au Venezuela. Le nouveau coronavirus avance masqué car il est difficilement détectable et il peut être transmis par les porteurs sains. Partout dans le monde, l’épidémie est vécue et gérée à tâtons. D’une part, à cause de désaccords entre les autorités - propres aux démocraties- et d’autre part, par peur à la déstabilisation politique, économique et social -propre aux dictatures-, les incertitudes devant un agent pathogène inconnu se sont mêlés à la prise en charge de la situation et ses conséquences.


Les opinions publiques ont été soumises aux controverses issues des différentes écoles de santé publique sur les mesures de préventions (le « bon » usage des masques par exemple) et sur la thérapeutique : la polémique sur la chloroquine, la possible résistance à l’infection chez les vaccinés avec la BCG, la mise en place du dépistage systématique des cas suspects, parmi d’autres nombreux sujets. Le désaccord et la controverse sont propres à la Science ; mais, lorsqu’ils se globalisent, se diffusent par les réseaux sociaux par des non experts où se mêlent le vrai et le faux avec ce qui est en étude, cela devient un bouillon de culture pour la désinformation qui génère de l’incertitude et de la panique.


Malheureusement, il y a des raisons pour penser que le Venezuela sera profondément affecté par la pandémie, puisque toutes les conditions sont en place pour que cela soit ainsi. Il ne s’agit pas d’être pessimistes mais réalistes et, surtout, responsables à l’heure d’émettre une opinion. Le fait que les chiffres (connus) de cas et des décès soient inferieures à ceux d’autres pays, ne signifie pas que cela n’arrivera pas. Le retard se doit probablement à l’isolement dont le Venezuela était placé par la réduction drastique de vols internationaux ces dernières années.


L’HEURE DE LA « PATRIA »


Le gouvernement de Nicolas Maduro a réagi rapidement en appliquant la mesure du confinement. Je pense que, fondamentalement, pour 2 raisons : Premièrement, la terreur que leur inspire le coût politique d’une épidémie avec des morts dans la rue à l’instar de Guayaquil en Équateur. Deuxièmement, l’occasion très propice pour l’application de plus de mesures de contrôle social qui favorisent la dépendance des vénézuéliens au gouvernement.


Il me semble que le plus significatif de cet « essaie » est de mettre à l’épreuve la « plataforma patria » pour l’utiliser à d’autres fins, en l’occurrence, les données de santé. Sur ladite « plateforme » doivent s’enregistrer toutes les personnes présentant des symptômes, selon les explications de Jorge Rodrigues (Ministre de l’Information et de la Communication du gouvernement Maduro) où il parle de « radicaliser » le confinement vers le 25 Mars. Ces personnes doivent aussi remplir un formulaire et alerter ainsi les autorités sanitaires. Une fois identifiées, affirme le Ministre, ces personnes seront visitées pour appliquer les tests. Mais, avec la phase qui suit au diagnostic le Ministre Jorge Rodriguez est moins clair. Que se passe-il- avec les infectés ? Où seront-ils amenés ? Seront-ils confinés chez eux s’ils n’ont pas de complications, comme le font la majorité des pays du monde ? Ensuite, il est passé à la présentation des tableaux de chiffres sur les lits dans les hôpitaux mais sans préciser le nombre des respirateurs fonctionnels disponibles.


« Mi-avril, les mensonges -beaucoup d’entre elles par omission- vont sûrement commencer à émerger »

Dans tous les cas, ce qui l’on comprend des déclarations du gouvernement est que les cas de ce nouveau coronavirus seront déclarés dans la même plateforme informatique que le « carnet de la patria ». C’est-à-dire, que les données de santé seront enregistrées dans la même plateforme qui héberge les données politiques et les données électorales. L’épidémie du coronavirus est donc une magnifique occasion pour que le gouvernement de Maduro croise les données enregistrées dans la même plateforme. Il s’agit de la même plateforme développée par le géant technologique chinois ZTE.


« Ce que nous avons vu en Chine a tout changé » expliquait un membre de la délégation vénézuélienne qui s’est rendu en Chine en 2008 pour étudier les mécanismes d’identification qu’inspireraient la « carte intelligente » vénézuélienne. Il semblerait que nous sommes en train de voir le fruit de 10 ans de travail.


Je dis cela sans condamner d’emblée l’utilisation des plateformes et des applications sur les smartphones pour combattre l’épidémie du nouveau coronavirus, puisqu’il est fort probable que les gouvernements européens fassent appel aux plateformes informatiques pour la recherche des cas suspects et pour mettre en place un déconfinement progressif. Mais ceci, comme dans toute situation limite, implique un degré de confiance très élevé envers les autorités. Et c’est pour cela que cette pandémie suppose un immense défi pour les démocraties du monde : elle résulte aussi propice aux populismes puisqu’elle se prête à faire des promesses intenables. Par exemple, il est impossible de pratiquer le dépistage de 60 millions de français ou de 83 millions d’allemands. Alors, il est fort probable que la France et l’Allemagne se dirigent vers l’implémentation d’une plateforme informatique ou d’une application qui permettra aux autorités sanitaires d’identifier les possibles cas suspects d’infection et soumettre ainsi les contacts malades au confinement préventif. La question qui se posera à la mi-avril est celle de la confiance des citoyens sur la sécurité de ses données personnelles, lesquelles seraient sauvegardées et en aucun cas elles ne seraient pas utilisées à d’autres fins, en proposant même leur destruction ultérieure.


UNE VERITABLE BOMBE A RETARDEMENT


Au Venezuela, mise à part le confinement, le reste des mesures de prévention est accomplie mais avec des grandes défaillances. Sur les vidéos que j’ai visionnées, les gens ne gardent pas la distance sociale de sécurité. Le seul fait de se laver les mains comme il est recommandé est un luxe pour beaucoup des vénézuéliens.


« La militarisation ne résout rien devant la vulnérabilité générée par la défaillance des infrastructures. D’autre part, les militaires tombent eux aussi malades »

Et, comme dans tous les pays avec une précarité dans l’habitat, le confinement est un risque en soi : le surpeuplement et la promiscuité génèrent des multiples formes de violence – de couple, contre les enfants, etc. Et encore (plus) de la famine, parce que les personnes qui vivent de l’économie informelle doivent quand même « sortir pour travailler ». Les cartons CLAP (boîtes d’aliments vendues à bas prix par le gouvernement) contiennent des quantités dérisoires de denrées qui ne suffisent pas à alimenter toute une famille. Si l’on additionne à tout ceci la pénurie de carburants qui affecte le pays, il est très difficile d’être optimiste sur le scenario qui pourrait se présenter dans un délai d’un mois.


D’autre part, la population vénézuélienne se confronte au risque du phénomène migratoire. Il est fort probable que le retour massif des migrants qui jusqu’à maintenant survivaient en tant que marchands informels dans les différents pays de l’Amérique Latine se trouveront bientôt sans ressources face à ce confinement. Ce sont les frontières terrestres où vont sûrement se trouver la majorité de cas. J’écris ceci en apprenant le cas d’une famille infectée par un parent arrivé d’Équateur ; ainsi que celui d’une patiente de l’état de Táchira tombée malade à son retour de République Dominicaine.


On peut donc s’attendre à des jours très difficiles et il faut se préparer afin d’éviter la violence générée par la stigmatisation des malades. Culpabiliser les cas arrivés de l’étranger, marquer leurs maisons, signaler l’identité des malades et personnes décédés sur les réseaux sociaux, peut être générateur de lynchages et des discriminations de toutes sortes.


Trêve ? Laquelle des toutes ?


Au Venezuela, il existait le Bulletin Épidémiologique, un rapport des cas des maladies infectieuses à déclaration obligatoire consultable dans tous les centres de santé du pays. Ces données épidémiologiques étaient interprétées, analysés et mises à la disposition du Ministère de la Santé d’une façon rigoureuse. D’où leur importance pour la planification dudit Ministère, associé aux données issues de l’Institut de Malariologie, de l’Institut National de Nutrition, de l’Institut de Médecine Tropicale etc. La capacité de réponse du Ministère s’est dégradée depuis les années 90 et la transparence des informations à disparue totalement avec les gouvernements de Chavez. Ce bulletin a été éliminé. Il est interdit au Venezuela de diffuser ces informations.


Les statistiques de santé se sont politisées à l’instar de Cuba. Cette expertise médicale est aujourd’hui poursuivie, censurée et condamnée au silence ; travaillant presque dans la clandestinité et avec la peur. Il faut se rappeler de la façon dont les gouvernements de Chavez et Maduro ont géré les épidémies qui ont affecté le pays au cours de dernières années : Zika, chikungunya, dengue et paludisme sont synonymes de secret et d’opacité. Voilà pourquoi croire au gouvernement actuel est si difficile.


« Je crois que la première trêve à demander au gouvernement de Nicolas Maduro est de reprendre la publication du Bulletin Épidémiologique et le rendre disponible, tout en expliquant clairement ses actions »

Ces données sont la seule garantie qui permettra de rétablir la confiance dans l’utilisation des ressources, cela doit être la prémisse de toute action.


Parce que, avant de parler de trêve sur les sanctions et la confrontation politique, tel comme il est proposé par certains secteurs de l’opposition, je crois qu’il est nécessaire de mettre sur la table des faits incontestables :

Il n’y a pas eu d’empêchements pour que les gouvernements de Chavez et Maduro planifient et exécutent les politiques de santé qu’ils ont dû appliquer depuis 2 décennies ; que la Mission « Barrio Adentro » a été défaillante comme une politique d’attention primaire en santé ; que les protocoles de vaccinations ne sont pas respectés ; que les niveaux d’attention secondaire et tertiaire du système de santé sont démantelés ; que la couverture d’attention aux maladies chroniques est minime par rapport aux besoins de la population.


Si le gouvernement n’assume pas ces erreurs, il sera difficile d’unir des efforts et de le laisser exécuter tranquillement les fonds de l’aide humanitaire. Il ne s’agit pas d’unir des efforts glorieux pour le bien commun mais il faut ouvrir les portes blindées de l’appareil secret de l’État dans une crise que le gouvernement a décidé qu’elle serait gérée par les militaires. Sans épidémiologie transparente, la gestion des fonds humanitaires ne le sera pas non plus car il ne sera pas possible d’évaluer leur bonne utilisation. Parce que de par sa complexité, l’épidémie n’est pas seulement une urgence et elle n’est pas gérable avec seulement l’aide humanitaire, ceci serait viser le problème du mauvais côté et par conséquent l’aborder d’une manière défaillante.


Cet article a été initialement publié en espagnol sur Cinco8. Traduction française par Mirla OVIEDO-MASSET.


Article disponible en anglais sur CaracasChronicles.

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